Billets parus dans Le Monde

En attendant le grand soir – 29 novembre 2011

Un grand merci à Dominique Méda grâce à qui nous allons enfin nous épanouir au travail en attendant “le grand soir” ! Il suffit pour cela de suivre ses lumineux conseils : Remettre des règles dans le travail, replacer le droit du travail au cœur des réflexions, s’engager dans une nouvelle phase de réduction (!) et de redistribution du temps de travail, octroyer des moyens conséquents à la création d’emplois, payer le travail à sa juste valeur, faire participer les salariés à l’ensembles des décisions, adopter de nouveaux indicateurs de performance etc. On croit rêver devant de telles banalités et on se demande si notre chère professeure a déjà mis les pieds et travaillé dans une entreprise. Car de management et d’organisation des équipes, pas un mot. Mais les travailleurs sont maintenant rassurés : Dominique Méda pense à eux…

Les fanatiques de l’égalité – 14 novembre 2011

Ce qui compte ce sont moins les inégalités que l’insécurité : physique, économique, identitaire, communautaire, liée au vécu, à la rupture dans les règles du jeu (quand vous n’avez pas de réseau, la notion de règle du jeu est vitale) ; Je suis ébahi de voir le peu de réactions que suscitent les tribunes de Rosanvallon. Les lecteurs seraient-ils impressionnés par le Collège de France ? Et oublieraient-ils le nombre de penseurs, philosophes, sociologues, politologues, économistes et autres qui se sont fourvoyés et trompés ? Car enfin, affirmer après de laborieux travaux, que l’égalité doit prendre en compte les singularités des uns et des autres, relève au mieux d’une évidence au pire d’une niaiserie. Et que dire de concepts aussi brumeux que « faire société », « démocratie-société », « société des individus » etc. L’emballage suffit-il pour « faire vrai » ?

Rosanvallon fait partie de ces fanatiques de l’égalité (avec Badiou, Pech et d’autres) qui regardent la société toujours avec les mêmes lunettes et qui croient dur comme fer que tous les problèmes viennent des inégalités, que celles-ci nous « minent » et que seul l’Etat-Providence peut être le recours. Et s’ils avaient tout faux ? Et si la vraie cause de nos problèmes était non pas les inégalités mais le pessimisme et la violence, dus au manque de croissance et au repli sur soi ? Et si les nouvelles solidarités dont nous avons besoin étaient créées, non pas par un état centralisé (à supposer qu’il puisse encore le faire) mais au contraire par une multitude d’initiatives décentralisées prises près du terrain par les acteurs eux-mêmes ? Pensons au microcrédit, à Facebook, aux indignés, au millier d’associations de proximité etc. Appeler cela « néolibéralisme » est une autre facilité dont se sert Rosanvallon. Quant à la « société des égaux » (empruntée à Babeuf) notre cher professeur s’est-il seulement posé cette question : Qui a vraiment envie de vivre dans une société d’égaux ? Idéologie quand tu nous tiens…

Le Président et les faits divers – 27 octobre 2010

Cher Gérard Courtois, je porte à votre connaissance trois faits divers récents dont notre président est indirectement mais entièrement responsable : Jeudi aux alentours de midi dans la rue principale de Pau, un chômeur désespéré a mordu un chien. Malgré la gravité des morsures, les jours du chômeur ne sont pas en danger. Samedi à Plaisir (région parisienne) au coucher du soleil, un agriculteur désespéré par la chute des cours du bio s’est fait harakiri sur la tombe de son ancêtre avec un concombre. Et dimanche à Narbonne à l’heure de la première messe, un vigneron désespéré par la concurrence des vins espagnols, s’est jeté dans sa cave, du haut d’une de ses cuves en inox et a écrasé son chien. Vous êtes impayable. Continuez ! Avec vous au moins, on rit…

Culte de la non-performance – 17 octobre 2010

Entièrement d’accord avec Dominique Méda et sa tribune du 31 septembre 2010 « Rompre avec le culte de la performance » ; Remplaçons le culte de la performance par le culte de la non-performance. Dans les écoles, lycées et collèges, les cancres seraient remerciés pour la distance qu’ils nous obligent à prendre vis à vis des résultats. Dans les entreprises et exploitations, les moins productifs seraient au tableau d’honneur pour les mêmes raisons. Le Nobel aurait un nouveau prix “Nouveaux horizons et contre-performances” ; Les politiques seraient élus selon leur imagination quant au “retour aux sources “ ; Les grecs et quelque autres seraient loués pour leur irresponsabilité positive. Et toutes les sélections, à Dauphine et ailleurs, serait supprimées. Génial ! Il fallait y penser.

Majorités citoyennes ? – 15 novembre 2010

La philosophie n’est pas toujours instructive et Cynthia Fleury (Le Monde, 24 octobre) nous en donne une (belle) illustration. Les “majorités qualifiées citoyennes, notamment les réseaux sociaux” peuvent-elles vraiment prendre en compte les enjeux et la complexité des sociétés qui viennent : Prolifération nucléaire, terrorisme international, dérèglements monétaires, chocs dus à la mondialisation, risques posés par les dettes souveraines, financement des retraites et de la dépendance, communautarisme, intégration de l’Islam, immigration…?

Notre philosophe ne se pose même pas la question de savoir, si la fragmentation des points de vue accélérée par le Net, n’empêche pas justement la formation de ces majorités qualifiées. Rien n’aurait donc changé depuis Montesquieu et les Lumières ! Par exemple, incapable dans son système de pensée d’expliquer le regain actuel des partis populistes, Fleury s’en tire par une pirouette “Ce n’est pas parce que ça se passe, que c’est vrai !” ; Certes, au sens platonicien, les manifs dans les rues pour la réforme des retraites étaient sans doute fausses.

Mais contrairement à ce blabla théorique et optimiste, les mouvements populistes sont peut-être l’avant-garde de quelque chose de profond et d’inquiétant : Les majorités citoyennes ne sont-elles pas en train de s’en remettre à des idéologies simplistes, précisément parce qu’elles sont dépassées par la complexité et angoissées par les enjeux à venir ? La démocratie existera-t-elle encore dans cinquante ans ? Où et sous quelle forme ? C’est le genre de question et de réponse que l’on attend d’une authentique pensée philosophique. On attendra.

Dette et complot – 13 février 2010

Pour Paul Jorion (« La dette est-elle un boulet ou un prétexte ? »Le Monde du 9 février), le souci concernant la dette publique procéderait d’une arrière-pensée et ne serait qu’un prétexte pour diminuer les protections sociales. Diable… Revoilà la bonne théorie du complot et ses fantasmes d’arrière-cour, qui pare ceux qui l’énoncent du mystère et du prestige de ceux qui savent, ce que les autres ne savent pas. Notre homme, qui doit être plus anthropologue qu’économiste et qui dénonce ceux pour qui « les faits pèsent pour si peu », oublie simplement :

Que la cessation de paiement existe belle et bien pour un pays (on l’a vue pour l’Argentine), qu’une dette publique excessive inquiète les particuliers et aboutit à une épargne de précaution qui freine la consommation, qu’il a été prouvé qu’une dette publique au-delà d’un certain niveau est défavorable à la croissance et qu’enfin le taux d’intérêt des emprunts qui financent la dette, dépend de notations d’agences totalement indépendantes des pays émetteurs, et qui sont très sensibles au risque de défaillance. Comment Le Monde peut-il publier dans ses pages « Expertise-Economie » de telles âneries ? Et croit-on qu’un débat sérieux puisse être ouvert à tous vents ? Mais soyons rassurés, les faits, même s’ils pèsent peu selon certains, sont têtus.

Élucubrations – 9 janvier 2010

On aurait pu attendre d’un ingénieur de recherche, démographe, d’avantage d’objectivité et d’un écrivain, d’avantage de nuances. Au lieu de quoi, Emmanuel Todd nous livre ses élucubrations. Car enfin, comment peut-on penser et dire que l’Etat se met au service du capital, que Sarkozy a mis le feu aux banlieues, qu’il est l’élu des vieux ? Comment peut-on parler de haine du système d’enseignement, de stratégie de confrontation avec les pays musulmans, d’activation du sentiment antimusulman, de haine de l’autre etc.

Par-delà les outrances et sur le fond, que nous dit Todd ? Que la société et donc la politique glissent à droite ? Quel scoop ! Quant à en rechercher les sources et chercher à l’expliquer, notre homme a d’autres chats à fouetter… Mais le pompon reste à venir : “La passion égalitaire des français font qu’ils n’en ont rien à foutre (!) des origines…” ; On croit rêver. Cet “humanitarisme sentimental”, comme disait Théodore Roosevelt, est insupportable et on aurait aimé que les deux journalistes du Monde modèrent d’avantage qu’ils ne l’ont fait, les propos de cet intellectuel qui se complaît dans l’idéologie, l’émotionnel et le ressentiment.