Islamisme radical et psychanalyse

Selon les données actuelles, deux tiers des radicalisés recensés en France (plus de 3.000) ont entre 15 et 25 ans, et un quart sont mineurs. La grande majorité est dans cette zone du passage à l’âge adulte qui confine à l’adolescence persistante. Cette période de la vie est portée par une avidité d’idéaux sur fond de remaniements douloureux de l’identité.

L’offre djihadiste capte des jeunes qui sont en détresse du fait de failles identitaires importantes. Elle leur propose un idéal total qui comble ces failles, permet une réparation de soi, voire la création d’un nouveau soi, autrement dit une prothèse de croyance ne souffrant aucun doute.

Ces jeunes sont en attente, sans nécessairement montrer des troubles évidents. Dans certains cas, ils vivent des tourments asymptomatiques ou dissimulés. Ce sont les plus imprévisibles, parfois les plus dangereux, ce qui se traduit après le passage à l’acte violent par des témoignages comme “ C’était un garçon gentil, sans problème, serviable, etc.” Dans d’autres cas, les perturbations se sont déjà manifestées à travers la délinquance.

L’offre radicale répond à une fragilité identitaire en la transformant en une puissante armure. Lorsque la conjonction de l’offre et de la demande se réalise, les failles sont comblées, une chape est posée. Il en résulte pour le sujet une sédation de l’angoisse, un sentiment de libération, des élans de toute-puissance. Il devient un autre et souvent, il adopte un autre nom.

Les failles identitaires ne sont pas l’apanage des enfants de familles musulmanes, ce qui explique que 35 % des radicalisés soient des convertis (de chrétien à musulman) ; Ces sujets cherchent la radicalisation avant même de rencontrer le produit. Peu importe qu’ils ignorent de quoi est fait ce produit, pourvu qu’il apporte “la  solution” ; L’islamisme radical est le couteau suisse de l’idéalisation, à l’usage des désespérés d’eux-mêmes et de leur monde.

Les traumatismes historiques ont une onde de propagation très longue, surtout lorsqu’une idéologie les relaye auprès des masses. L’année 1924 marque la fin du dernier empire islamique, vieux de 624  ans, l’abolition du califat, c’est-à-dire du principe de souveraineté théologico-politique en Islam, et la fondation du premier état laïque en Turquie. Le territoire ottoman est dépecé et occupé par les puissances coloniales, les musulmans passent de la position de maîtres à celle de subalternes.

C’est l’effondrement d’un socle vieux de 1. 400  ans, la fin de l’illusion de l’unité et de la puissance. S’installe alors la hantise mélancolique de la dissolution de l’islam dans un monde où il ne gouverne plus. Cet effondrement historique s’accompagne d’un clash inédit dans le modèle du sujet musulman : Les uns veulent être citoyens d’un État, musulmans mais séparés de l’ordre théologique, les autres appellent au contraire à être davantage musulmans, encore et encore plus.

D’où l’émergence de la figure du  ”surmusulman” ; L’islamisme apparaît alors comme une défense de l’islam, si acharnée qu’elle veut se substituer à lui. Elle a mobilisé tous les anticorps d’un système se percevant en perdition. Mais la défense est devenue une maladie auto-immune, au sens où elle détruit ce qu’elle veut sauver.

L’islamisme ne vise pas seulement la distinction entre le musulman et le non-musulman, mais à l’intérieur des musulmans entre ceux qui le seraient totalement et ceux qui ne le seraient que partiellement ou n’auraient que l’apparence du musulman, en quelque sorte des “ islamoïdes”

Il y a soupçon de défection, traque et culpabilité. La culpabilité de vivre et de désirer est bien plus répandue qu’on ne le croit. Les tourments s’intensifient là où il y a malheur et honte d’être. Particulièrement dans les troubles de l’identité  : le sujet se dit qu’il ne vaut rien, qu’il est une malfaçon, un déchet.

L’islamisme radical lui renvoie ce message en miroir  : tu es indigne parce que tu es sans foi ni loi (un apostat, un mécréant), mais tu as la possibilité de te faire pardonner en étant un missionnaire de la cause  : deviens un surmusulman !

Car le martyr est un sujet qui veut survivre en disparaissant. Pour le candidat, ce n’est pas un suicide, mais un autosacrifice, lequel est un transfert par l’idéal absolu vers l’immortalité. Il n’est mort qu’en apparence ; il reste vivant, jouissant sans limite.

L’islamisme comporte la promesse d’un retour au monde traditionnel où être sujet est donné, alors que dans la civilisation moderne l’individu est une superproduction de lui-même qui l’oblige à un travail harassant. Il faut en avoir les moyens. Certains jeunes qui n’en ont pas les moyens, préfèrent l’ordre rassurant d’une communauté avec ses normes contraignantes et l’assignation à un cadre autoritaire qui les soulage de leur liberté et de leur responsabilité.

Et ils sont tellement désarmés pour réfléchir, qu’ils ne peuvent plus garder de distance par rapport aux manipulations qui visent à les rendre étrangers à eux-mêmes. D’où l’importance de la rhétorique et des prêches des imams radicaux. Le détournement des esprits commence par la rhétorique. Au commencement était le Verbe… et désormais de plus en plus l’Image.

D’après Fethi Benslama, professeur de psychopathologie à Paris-Diderot (Le Monde) et Yasmina Khadra, écrivain (Le Point), novembre 2015.

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2 réponses à Islamisme radical et psychanalyse

  1. Lola dit :

    Merci pour cet éclairage très intéressant qui aide à comprendre l’impensable

  2. Pascal dit :

    Tout à fait en accord avec ton excellent article qui mérite plus que jamais d’être relayé, de même que le puissant moyen de communication comme la télé, comme le suggère Khadra, doit faire une grande place aux repentis.
    Il faut s’adresser aux jeunes et en parallèle de l’aspect psychologique considérer la partie sociologique, économique et l’évolution des structures familiales qui sont cruciales.
    Vaste chantier : pessimisme de la raison mais optimisme de l’action ! Comme toi avec ton blog et moi avec mon initiative Afrique…

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