L’ennui au secours de notre créativité

La plupart d’entre nous redoutent que le confinement rime avec ennui et que nos activités quotidiennes perdent tout leur sens, nous conduisant à trouver le temps long, très long. Et si, au contraire, l’ennui était non pas un fléau mais notre allié ?

On rapporte qu’Isaac Newton aurait formulé ses idées les plus brillantes pendant une retraite fort ennuyeuse à la campagne. Les exemples de ce type foisonnent dans l’histoire des sciences, pointant le rôle potentiellement positif de l’ennui.

De fait, celui-ci peut nous aider à nous détourner de tâches peu motivantes pour nous réorienter vers des activités plus stimulantes. Sans perception de l’ennui, nous passerions peut-être des heures, voire des jours, à faire des choses inintéressantes. L’ennui aurait ainsi une véritable fonction adaptative pour nous aider à réorienter nos buts et à donner du sens à notre vie.

D’après Jaime Gomez-Ramirez (université de Toronto) et Tommaso Costa (université de Turin), il est même possible de modéliser le lien entre ennui et créativité. Selon eux, notre survie obéit à certains principes fondamentaux, notamment maximiser la stabilité pour ne pas avoir à faire face à des changements brutaux qui nous déboussoleraient. Ce qui rendrait notre vie agréable viendrait du fait que nous pouvons prévoir ce qui va nous arriver en limitant le niveau d’incertitude. La confirmation de nos prédictions nous procurerait ainsi un grand plaisir.

À l’inverse, une trop grande régularité, c’est-à-dire le fait de pouvoir parfaitement prédire ce qui va se passer, pourrait conduire à l’ennui qui, lui-même, nous ferait perdre tout intérêt dans l’expérience que nous vivons. C’est là qu’interviendrait le pouvoir positif de l’ennui en nous poussant à chercher des alternatives et à nous mobiliser pour modifier notre attitude et notre comportement.

Karen Gasper (université de Pennsylvanie) a récemment testé cette hypothèse. Pour ce faire, elle a tout d’abord proposé des films dans le but d’induire un état d’exaltation, de relaxation, d’ennui ou de tristesse chez les participants. Ceux-ci devaient ensuite réaliser deux tâches de créativité.

Dans la première, on leur proposait trois mots apparemment sans lien entre eux, et ils devaient trouver un quatrième mot en relation avec les trois premiers, comme si on vous donnait les mots cardinal, noir et mort et qu’il fallait trouver le mot point. Dans la seconde, on donnait aux sujets une catégorie, comme agrumes, et il s’agissait de trouver un exemplaire, comme orange.

Les résultats montrent que l’ennui est associé aux performances de créativité les plus élevées. Invités à donner un exemple de véhicule, les sujets qui s’ennuyaient produisaient ainsi plus souvent un mot rare comme chameau, montrant plus d’inventivité que les sujets se trouvant dans les autres états, qui répondaient voiture à cette même question.

Dans un travail très similaire de Sandi Mann (université du Lancashire), la moitié des sujets étaient d’abord soumis à une tâche ennuyeuse, comme copier des numéros de téléphone, alors que le groupe de contrôle ne faisait rien. Puis l’ensemble des sujets devaient imaginer toutes les utilisations possibles d’objets simples comme des coupelles en plastique. Une fois de plus, ceux qui s’étaient ennuyés se révélaient plus créatifs.

De nombreuses études confirment le rôle positif du vagabondage mental et des aires cérébrales qui y sont associées pour se remobiliser intellectuellement. Alors, en cette période de confinement, si vous voulez mettre le plus de chances de votre côté pour doper votre créativité, un seul conseil : ennuyez-vous !

D’après Sylvie Chokron, CNRS, Le Monde avril 2020.
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