Autres complots

Le premier homme à marcher sur la Lune a été Louis Armstrong (1901-1971) :

Une chanteuse blonde, aujourd’hui décédée, aurait encouragé le chanteur cardiaque Michel Berger, le 2 août 1992, à jouer une partie de tennis en plein soleil contre un adversaire plus fort que lui, ce qui lui a été fatal (enterré le 6 août de la même année au cimetière de Montmartre).

Un groupe socialiste occulte de Parisiens excédés aurait mis Anne Hidalgo sur les rails de l’élection présidentielle de 2022, insistant auprès de la maire de Paris sur sa popularité nationale.

Il paraît probable que le bus incendié place Maubert au début du mois d’avril l’a été par une Russe, épouse d’oligarque exaspérée par le bon accueil fait par la RATP aux réfugiés ukrainiens alors qu’elle-même ne parvient pas à obtenir un passe Navigo, la fortune de son époux étant gelée par l’Union européenne.

L’invasion russe en Ukraine n’aurait rien de militaire : il s’agit d’une superproduction cinématographique tournée par les studios Mosfilm en hommage à Vladimir Poutine pour fêter la 22 e année de son règne.

Emmanuel Macron serait une femme et Brigitte Macron un homme, leur rencontre aurait eu lieu à la cafétéria d’une clinique tunisienne spécialisée dans le changement de sexe : premier baiser échangé juste après les deux opérations.

Le Covid-19 a été créé dans un laboratoire espagnol par des chercheurs suisses afin de faire perdre sa première place au classement ATP à Novak Djokovic dont les services secrets espagnols et suisses, à la solde de Nadal et de Federer, n’ignoraient pas qu’il refuserait de se faire vacciner et donc serait disqualifié pour les principaux tournois du circuit professionnel.

Charles Aznavour a chanté en play-back pendant toute sa carrière, doublé par un ténor arménien qu’il payait en raisins de Corinthe et noix de cajou.

Jean-Pierre Pernaut n’est pas mort, Johnny Hallyday non plus : ils se sont mariés à Rio de Janeiro pendant le week-end de Pâques.

Nicolas Sarkozy et William Shakespeare se sont enfin mis d’accord : l’ancien président français jouera Macbeth à partir du 20 avril 1611 au théâtre du Globe (capacité : 3 000 personnes).

Patrick Besson, Le Point, avril 2022.
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“Cowalking” ou la réunion en extérieur

Il est 15 heures à Central Park. Sans surprise, on y retrouve tous les clichés habituels : des parents avec leurs poussettes, des retraités sur des bancs, le gazouillis des oiseaux et… une meute de promeneurs en costard ou tailleur.

Ce ne sont pas des touristes, ils n’ont pas d’audioguide sur les oreilles. Ce ne sont pas non plus des joggeurs, malgré leur montre connectée bipant pour indiquer qu’ils ont dépassé le seuil des 10 000 pas aujourd’hui. Non, ce sont des salariés en réunion, en cowalking ou walk and talk.

Le cowalking, que l’on pourrait traduire par réunion-promenade, se définit comme une alternative aux réunions traditionnelles. Qu’elle s’éternise pour cause de monologue de Bernard, qui aime donner son avis sur tout, ou qu’elle devienne une sieste collective devant les 873 diapositives du dernier business plan, la réunion à l’ancienne est celle où l’on perd du temps. Le walk and talk est né aux Etats-Unis lors des conférences de Steve Jobs, le fondateur d’Apple.

L’objectif le plus clair est de rattraper le temps perdu : un cowalking digne de ce nom dure une demi-heure tout au plus, s’établit sur un circuit prédéfini et doit aboutir à une décision. La prise de notes étant périlleuse en mouvement, il faut garder l’essentiel, débattu en un ou deux kilomètres. Il ne s’agit pas de faire du corandonning ni même du comarathoning, au risque de perdre quelques salariés en route…

Ce type de réunion se distingue souvent par la taille : son petit comité (entre deux et quatre personnes) est censé faciliter la discussion franche et effacer les liens hiérarchiques. Cela permet aussi de s’affranchir du manque de confidentialité de l’open space, où souvent les oreilles traînent. Pour des raisons logistiques, il est par ailleurs difficile d’envisager 20 personnes marchant au même niveau sur un trottoir. Mais on peut toujours essayer…

Bien avant Steve Jobs, les philosophes de toutes les époques ont vanté les vertus de la déambulation. Aristote enseignait au lycée d’Athènes en marchant avec ses élèves, dans l’école péripatéticienne, littéralement “qui aime se promener”. Plus tard, Jean-Jacques Rousseau découpait sa dernière œuvre “Les Rêveries du promeneur solitaire” en dix promenades. “La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place, développe-t-il à ce sujet dans Les Confessions” ; “Il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit” disait Montaigne.

Cette pratique stimulerait donc la créativité. Sur un pied d’égalité, en pleine émulation, chacun a son mot à dire.

Cette mode vise enfin à lutter contre la sédentarité de l’employé de bureau, en se dépensant de manière utile. En cela, le cowalking rejoint le walking desk où le salarié travaille sur un tapis roulant comme un hamster dans sa roue, ou le stand-up meeting, réunion debout pour éviter les avachissements.

Requinqué après sa promenade, le salarié serait prêt à retourner au bureau sans traîner des pieds. Reste à savoir si… ça marche.

D’après Jules Thomas, Le Monde mai 2022.
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Le dirigeant serviteur

L’ambiance est solennelle en ce lundi matin, dans la salle de réunion d’une PME en marketing. Cinq pupitres sont installés au fond de la pièce, d’où cinq chefs de projet proposent un plan de bataille pour la semaine, à coups d’affiches et de slogans. Assis sur sa chaise dans un coin de la pièce, à côté des autres salariés, un homme un peu plus âgé veille discrètement à l’équilibre du temps de parole, glisse quelques mots de-ci, de-là, pour avancer dans l’ordre du jour… Il n’est autre que le directeur de l’entreprise.

Votera-t-il pour le meilleur projet ? Sûrement pas, personne ne sortira d’ici tant que les cinq ne se seront pas mis d’accord, et lui n’interviendra pas. Même en cas de conflit, il ne prendra pas parti par peur de défavoriser ou de frustrer certains salariés, et il fera le choix du laisser-faire.

En leur octroyant sa confiance, ce manageur est simplement au service de ses collaborateurs : il fait preuve de “servant leadership“, un oxymore que l’on peut traduire par “leadership serviteur” ou “animation serviable”. Le concept est à mettre au crédit de Robert Greenleaf, pionnier du management dans le groupe américain AT&T : “Le meilleur dirigeant est d’abord un serviteur”, peut-on lire dans son ouvrage The Servant as Leader (1970). Ce dernier postule qu’un dirigeant “leader avant tout” aurait tendance à privilégier ses intérêts personnels, ce qui desservirait la performance de l’organisation.

WeMaintain, une entreprise spécialisée dans la maintenance réglementée des immeubles, s’est convertie : “On voulait couper avec le management autoritaire, se souvient le cofondateur Tristan Foureur. C’est plus un état d’esprit qu’une méthode : il consiste à écouter les personnes, faire preuve d’empathie, être à l’opposé du micromanagement. Les 150 salariés sont divisés en équipes autoconstituées, qui définissent elles-mêmes leur management et leurs missions.

Entreprise libérée, pyramide inversée, management horizontal, holacratie… Cette image d’Épinal du chef qui ne cheffe pas vraiment tourne en boucle, mais force est de constater que la fin des chefs n’est pas pour demain.

Par ailleurs, s’il ne tranche plus et n’anime plus rien, le patron “aux petits oignons” a-t-il encore une raison de venir travailler ? Le blues du petit chef dépossédé de son autorité ne dure qu’un temps, assure Tristan Foureur : “Pour certains manageurs, lâcher la bride peut prendre du temps, mais, au fur et à mesure, ils se rendent compte que leurs équipes sont plus performantes quand elles ont la liberté de gérer leur budget.”

Et cette bienveillance s’apprend : le manageur doit être plus disponible, notamment quand un salarié s’interroge sur son évolution de carrière. Tel un sage surplombant le bruit des missions quotidiennes, il doit garder une vision d’ensemble pour intervenir à la demande et montrer l’exemple.

Ce leader serait donc une sorte d’antihéros humaniste et humble. Si, pour Napoléon, “un chef est un marchand d’espérance” (vers 1797), il deviendrait ici un marchand de chouquettes, un gentil papy gâteau faisant l’intendance et organisant des séminaires… Mais gare à ne pas trop surjouer la posture du patron affectif, qui ferait alors du “servant leadership” un nouveau paternalisme en entreprise !

En tout cas, derrière l’autonomie affichée, il est fort probable que le leader montre la voie quand les équipes ne résolvent pas un conflit. Et rappelle à l’ordre ses salariés, si le débat tourne à la foire d’empoigne. Bref, bienveillance et fermeté ; un subtil mélange sucré/salé !

D’après Jules Thomas, Le Monde, mars 2022
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Pas de transition verte sans croissance ou le mythe de la décroissance

La transition énergétique va nécessiter une hausse considérable de l’investissement. Production et stockage d’énergie renouvelable, construction de réseaux électriques intelligents, décarbonation de l’industrie et des transports, rénovation thermique des bâtiments et des logements. L’investissement est de l’ordre de 3 à 4 points du PIB mondial chaque année, pendant au moins 30 ans.

Cet énorme effort d’investissement ne sera possible que si certaines conditions économiques sont réunies, et en premier lieu que les taux d’intérêt restent bas car les investissements nécessaires à la transition énergétique ont des rentabilités financières faibles. Tant que les taux d’intérêt sont bas, ces investissements sont finançables. Mais ce n’est plus le cas si les taux d’intérêt remontent.

Second point, si l’investissement augmentait de 3 à 4 points de PIB et si le PIB restait inchangé, cela signifierait que la consommation diminuerait de 3 à 4 points de PIB, le PIB se partageant entre investissement et consommation.

Or, dans un premier temps, le PIB potentiel (celui qu’on peut réaliser avec le capital et la population active existants) va plutôt diminuer qu’augmenter, car la transition énergétique va d’abord détruire du capital et les emplois liés à ce capital (dans les énergies fossiles, la production de biens intermédiaires gros consommateurs d’énergies fossiles, la production de voitures thermiques, etc.)

S’il n’y a pas de hausse globale du PIB, la baisse de la consommation touchera les ménages les plus modestes et, si on veut aider ces derniers, elle sera encore plus forte pour les classes moyennes. Cette baisse peut intervenir soit parce que les ménages épargnent davantage pour investir dans la transition énergétique (rénovation des logements, acquisition en commun d’installations d’électricité verte…), soit parce que l’Etat finance par une hausse d’impôts les investissements nécessaires.

Pour éviter que la hausse de l’investissement se traduise par une baisse de la consommation, il faut donc plus de croissance, non pas à court terme mais sur le long terme, puisque l’effort d’investissement devra se prolonger pendant trente ans. La transition énergétique nécessite de la croissance, plutôt que de la décroissance.

Dans le cas de la France, un obstacle important à une hausse de la croissance à long terme est la faiblesse du taux d’emploi (la population en âge de travailler qui a un emploi est de 66 %, contre 76 % en Allemagne et 83 % en Suède), la faiblesse des compétences de la population active et le niveau élevé de certains impôts sur les entreprises (cotisations sociales, impôts de production)

Une politique économique adaptée à la perspective de la transition énergétique devrait par conséquent consacrer énormément d’efforts à l’amélioration des compétences dans le système éducatif et le système de formation professionnelle.

Patrick Artus, cercle des économistes, Le Monde, décembre 2021
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Le potentiel érotique de Poutine

Contrairement à la biologie, en politique c’est la froideur qui semble avoir le plus grand potentiel érotique. Signe de maîtrise, menace feutrée par l’intelligence, calcul et autorité reptiliens. Et dans les imaginaires du moment, aujourd’hui, c’est Vladimir Poutine qui semble avoir le plus haut attrait érotique sur les foules du Sud et les désorientés du reste du monde, même au cœur des démocraties qui doutent.

On ne tarit pas d’éloges sur le tsar au point de rendre secondaires les effets de la guerre qu’il mène contre un pays souverain, l’Ukraine. Envahir un pays ? C’est juste une façon naturelle de se nourrir et se défendre, veut-on expliquer. “Un génie !” s’écrie Trump à propos du maître du Kremlin. “Un homme qui leur tient tête !” hurlent les foules du sud du monde, faisant référence aux Occidentaux.

L’homme de glace, sans frasques amoureuses dans son CV, cultivant le mythe de sa puissance dans une scénographie extrêmement étudiée du corps, a réussi à séduire des peuples entiers. On évoque le dictateur comme un corps amoureux et la dictature comme un grain de beauté, on rêve de définir la démocratie comme une prostitution et la force virile comme une vertu.

Étrange mais si vieille loi de la séduction : pour certains, vu de loin, Poutine est l’homme qu’il faut dans un monde qui va mal : autoritaire, peu bavard – donc très efficace -, tacticien et peu soucieux des lois – donc fort -, assassin et donc économe en moyens. De quoi rassurer l’âme de certains, nourrir le fantasme de la réparation chez d’autres, faire frémir le désœuvré international.

Poutine est l’homme parfait : c’est le grand restaurateur de la puissance de la Russie et, partout dans le monde, les vaincus ou les oisifs ne rêvent que de cela, recouvrer une grandeur d’autrefois, réparer une humiliation causée par l’Histoire ou la colonisation, venger le temps et se venger de l’Occident. Poutine offre tout cela et a donc presque un parfum de résurrection. N’a-t-il pas trouvé une Russie à genoux pour en faire une puissance aujourd’hui ? La puissance ! C’est justement le rêve politique le plus érotique qui soit.

Poutine est donc le rêve du citoyen paresseux, du populiste mal assouvi, du faible, du vaincu, du frustré par les siens ou sa nation, du rancunier au nom de l’Histoire ou de l’agacé par les faiblesses des démocraties électives. C’est aussi un président sportif, un “tueur”, comme on aime le qualifier avec le frisson que provoque la redécouverte de la hiérarchie animale.

Mais la fascination gagne aussi les aigris en Occident. L’homme ensorcelle ; à défaut de l’épouser, on épouse ses causes, et il le sait. Conclusion ? Il existe peut-être une libido politique dont certains chefs d’État usent alors que d’autres souffrent de ne l’avoir jamais provoquée dans le corps d’autrui.

D’après Kamel Daoud, Le Point, mars 2022
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