Obsessions égalitaires et passions tristes

Pourquoi les inégalités en France, pourtant moins fortes qu’ailleurs et moins grandes aujourd’hui qu’hier, sont-elles plus mal vécues aujourd’hui,?

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville écrivait : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point, mais quand tout est à peu près au même niveau, les moindres inégalités blessent. C’est pour cela que le désir d’égalité devient toujours insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. »

Autrement dit, moins il y a d’inégalités dans une société, plus celles-ci sont jugées insupportables. Cette remarque de Tocqueville trouve de nos jours de nouvelles preuves de sa pertinence. Par exemple, les comparaisons internationales montrent que la proportion de citoyens qui estiment que les inégalités sont trop grandes dans leur pays est beaucoup plus élevée en Suède et en Norvège où elles sont très faibles, qu’aux États-Unis, où elles sont très fortes.

Ceci vaut aussi pour la France car contrairement à ce que l’on entend à longueur de journée, non seulement la France est l’un des pays les moins inégalitaires du monde, mais aussi un pays où les inégalités n’augmentent pas : l’indice de Gini qui sert à mesurer les inégalités avec précision, s’est établi en 2017 à 0,289 quasiment au même niveau qu’en 1990 et nettement au-dessous des 0,337 observés en 1970 après les Trente Glorieuses.

Mais cela n’empêche pas une écrasante majorité de Français de penser que la mondialisation a fait exploser les inégalités. Comment expliquer ce décalage entre la réalité et le ressenti ?

Pour le sociologue François Dubet* ce n’est plus comme membre d’une classe sociale qu’un citoyen juge les inégalités mais en tant qu’individu. On peut ainsi s’estimer égal en termes de revenus, mais inégal en termes de précarité, d’accès aux services publics, de genre, d’origines culturelles, de santé, de territoires… Et cette individualisation des inégalités exacerbe les comparaisons au plus proche de soi et les sentiments d’injustice qui en découlent.

Autant de raisons d’éprouver ces passions tristes dont parlait Spinoza : Colère, envie, rancœur, jalousie, haine… et pessimisme (les Français sont particulièrement pessimistes)

François Dubet relève d’ailleurs que les inégalités sont autant provoquées par la comparaison de sa situation personnelle avec des proches que par la comparaison avec les hyper-riches. La fortune d’un milliardaire, parce qu’elle est tellement immense qu’elle en devient abstraite, est moins à même de déclencher un sentiment d’inégalité que la belle voiture achetée par le voisin du dessous.

Une autre conséquence de cette individualisation des inégalités est qu’elles sont plus difficiles à vivre dans la mesure où elles mettent directement en cause la personne elle-même, sa propre valeur. Quant aux colères qui en découlent, elles se donnent libre cours sur les réseaux sociaux, sans avoir besoin d’être portées, comme avant, par un syndicat ou un parti politique.

230 ans après la Révolution et l’égalité en droit, les gilets jaunes apportent la preuve que nous sommes bien entrés dans le temps des obsessions égalitaires de toutes natures et des passions tristes.

* Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme » (Seuil)

D’après Pierre-Antoine Delhommais, Le Point juin 2019
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