La science, en marge des sociétés musulmanes

L’examen des indicateurs disponibles sur l’état de la connaissance scientifique dans le monde (nombre de publications scientifiques et de brevets, classement d’universités) permet d’établir toujours le même constat de faibles performances pour les 57 pays membres de l’organisation de la coopération islamique (OCI)

Tout se passe comme si ces indicateurs relatifs à l’état de la connaissance scientifique dans les pays musulmans pouvaient être considérés comme autant de signaux révélateurs de déficits à l’origine de crises déjà en cours et annonciateurs de celles à venir.

En effet, l’amplitude des écarts par rapport aux pays les plus performants (États-Unis, Europe) et à ceux porteurs des plus forts potentiels (Chine et autres pays asiatiques) conduit à envisager un risque de marginalisation durable des pays musulmans, non seulement dans les domaines liés à la connaissance scientifique, mais aussi dans les secteurs et segments de l’économie les plus créateurs de valeur.

Et c’est ainsi que, dans beaucoup de pays musulmans, se met en place une spirale de crise, alimentée par des déficits en matière de connaissance scientifique, puis d’innovation, puis de croissance, puis de création d’emplois, notamment en direction de millions de jeunes constituant un important  précariat , base sociale de diverses formes de contestation de l’ordre établi, puis de capacité institutionnelle à assurer la sécurité et la stabilité, et ce avec des ­conséquences négatives sur les activités liées à la connaissance, et ainsi de suite…

Alors que bien des paradigmes qui structurent la modernité de nos sociétés trouvent leurs fondements dans des myriades d’algorithmes, instituant la raison numérique qui régente même nos vies quotidiennes, il est paradoxal que, dans les pays musulmans, l’état de la connaissance scientifique soit aussi dégradé.

Notamment parce que le concept d’algorithme trouve son origine dans le nom d’un mathématicien, un des pères de l’algèbre, mot d’origine arabe, ayant produit l’essentiel de son œuvre en langue arabe, principalement à Bagdad, Al Khawarizmi (780-850)

Dans beaucoup de pays musulmans aujourd’hui, ce sont les différentes logiques individuelles et collectives fondatrices du rationalisme dont la connaissance et l’innovation ont besoin pour s’épanouir qui, dans des contextes plutôt hostiles, peuvent de moins en moins être socialement assumées.

Nadji Safir, université d’Alger, Le Monde janvier 2016

En 1377, l’éminent historien et philosophe de l’histoire Ibn Khaldoun, dans sa Muqaddima (introduction à l’histoire universelle), décrivait les sept erreurs habituellement commises par les historiens, erreurs qui peuvent aussi  expliquer la dégradation continue des connaissances scientifiques dans les pays musulmans :

  • La partialité en une foi ou une opinion,
  • L’excès de confiance dans une source unique,
  • L’incapacité de comprendre ce qui est prévisible,
  • Une croyance erronée dans la vérité,
  • L’incapacité de placer un événement dans son vrai contexte,
  • Le désir commun de gagner la faveur de ceux des rangs élevés,
  • L’ignorance des lois qui gouvernent la transformation de la société humaine.

Et Ibn Khaldoun écrivait ceci, qui aujourd’hui encore devrait être médité : “Lorsque le vent de la civilisation eut cessé de souffler sur le Maghreb et l’Andalus, et que le déclin de la civilisation entraîna celui des sciences, les sciences rationnelles disparurent, à l’exception de quelques vestiges que l’on peut rencontrer encore chez un petit nombre de personnes isolées, soumises à la surveillance des autorités de la Sunna

 

 

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